Friday 25 November 2005

Zhuangzi, le boucher et le travail

« Le cuisinier ding découpe un bœuf pour le prince Wenhui. Il frappe de la main, pousse de l'épaule, tape du pied, plie le genou, on entend les os de l'animal craquer de toutes parts, et la lame pénétrer dans les chairs, le tout en cadence (…) Le prince Wenhui s'exclame : « Bravo ! Et dire qu'on peut atteindre une technique aussi parfaite ! » Le cuisinier Ding pose son couteau et répond : « ce que votre serviteur recherche le plus, c'est le Dao, ayant laissé derrière lui la simple technique. « au début, quand j'ai commencé à découper des bœufs, je ne voyais que des bœufs entiers autour de moi. Au bout de trois ans, je ne voyais plus le bœuf dans son entier. A présent, je ne le perçois plus avec les yeux mais l'appréhende par l'esprit (shen). Là où s'arrête la connaissance sensorielle, c'est le désir de l'esprit qui a libre cours.(…) « chaque fois que j'en arrive à une articulation complexe, je vois d'abord où est la difficulté et me prépare avec soin. Mon regard se fixe, mes gestes ralentissent : on voit à peine le mouvement de la lame et, d'un seul coup, le nœud est tranché, il tombe comme une motte de terre. Et moi, je reste le couteau en main, je regarde tout autour de moi, heureux, puis je le nettoie et le range » Et le prince Wenhui de conclure : « Excellent ! Après avoir écouté les paroles du cuisinier Ding, je sais comment nourrir le principe vital ! »  Zhuangzi 2, 1,3

Ce texte sublime me désempare ; il résonne en moi avec la puissance de 10 trompes de chasse, mais je me sens incapable d'en parler bien. Il y a tous ces sinologues qui m'impressionnent.

Mais bon ; je me jette à l'eau pour une interprétation personnelle

Comment est ce que , en tant qu'occidental, je visualise le travail ?

Mon beau père a cette belle image : je suis une oie, une oie que l'on gave de grain. A chaque gorgée que j'ai réussi à avaler, je me dis : "ouf, c'est bientôt fini". Mais ce que je ne vois pas, c'est qu'au dessus de ma tête il y a un silo de 20 tonnes de grain. Je n'aurai jamais fini !

Quand je bosse trop, ce qui arrive assez souvent, je dis toujours à ma chère femme "encore un mois et ça ira mieux".  Le travail , c'est un peu comme de monter une montagne. Il y a les étapes, les relais et au bout le sommet, la victoire définitive. Voilà ma vision d'occidental.

Le boucher Ding entretient un rapport au travail complètement différent du mien. Il ne regarde pas la quantité de travail et le repos au bout du chemin. Il ne voit plus le boeuf en entier. Il ne regarde même pas le quartier de viande qu'il est en train de découper ; il le perçoit par l'esprit ; par l'expérience. Son but n'est pas de gravir la côte par l'effort. Au contraire, il cherche avec son couteau le vide ; l'endroit qui résiste le moins.

Qui a déjà découpé de la viande sait bien que les articulations sont compliquées ; ce ne sont pas des formes géométriques simples. Il est très difficile d'expliquer comment faire le tour de l'os ; trouver le tendon qui résiste. Cela ne s'explique pas et pourtant un instinct nous permet de trouver, par tatonnements, par où faire passer le couteau.

Ding ne passe pas au dessus de la chose à faire, mais s'immerge plutôt dedans. Il ne surmonte pas la tâche, il s'y "sous-enfouit".  Il n'a pas de plan, il ne visualise pas le bout de chemin et pourtant il est efficace. A la fin de son travail le boucher est heureux ; il a l'air presque surpris.

Je rêve de travailler comme cela ; en trouvant empiriquement le chemin de vide qui fait avancer avec le moins de résistances possibles. 

Mon travail actuel, c'est de construire un système informatique qui servira à  1100 personnes. Sur les 1100 il y en a un bon paquet qui râle. Pas contents de changer ; pas contents de ceci ou de cela, pas contents parce qu'ils sont français. Si  je pense que mon travail est d'oeuvrer à ce que tout le monde soit content ; de surmonter la tâche qui m'incombe ; je vais me planter. Si je crois que je vais maîtriser la bonne solution et  parvenir à l'imposer à tout le monde, je vais me planter.

Ce que me dit le boucher Ding, c'est que je peux sentir à partir de mon couteau (mon avancement de projet et mes relations quotidiennes avec l'équipe) là où sont les résistances, et prendre le chemin des moindres résistances. Ce chemin existe ; je peux le trouver spontanément.

La phrase sur la vitesse du travail me semble tout aussi puissante : Mon regard se fixe, mes gestes ralentissent : on voit à peine le mouvement de la lame et, d'un seul coup, le nœud est tranché

Ce ralentissement avant le moment décisif me semble extraordinaire ; il s'oppose totalement à ce que je vis souvent dans mon travail : un sentiment d'accélération sans fin qui mène à la folie. Le boucher Ding sent venir le moment critique, la bascule, et il sait prendre son temps pour se concentrer et trancher. Encore un exemple de ce que le non-agir Taoiste (wu wei) n'a rien à voir avec la passivité.

Le boucher Ding nous propose une autre approche du travail, non ?

 

 

PS : une phrase que je comprends mal , c'est  "Là où s'arrête la connaissance sensorielle, c'est le désir de l'esprit qui a libre cours". Une autre traduction donne : "Mes sens n'agissent plus, mais seulement mon esprit. Je connais la conformation naturelle du boeuf et ne m'attaque qu'aux interstices." (trad Tchang Fou Jouei) 

 

方今之時﹐臣以神遇而不以目視﹐官知止而神欲行

En chinois ancien cela donne : Fang1 Jin1 Zhi1 Shi2, Chen2 Yi3 Shen2 Yu4 Er2 Bu4 Yi3 mu4 Shi4, Guan1 Zhi1 Zhi3 Er2 Shen2 Yu4 Xing2. (il faut que votre navigateur accepte les caractères chinois).

Quelqu'un peut m'aider à comprendre la phrase ?

Posted by florent at 23:24:32 | Permanent Link | Comments (8) |

Utiliser google pour apprendre le chinois ?

J'utilise de plus en plus google pour des questions sur la culture chinoise

Si j'ai besoin de trouver un caractère ; je vais dans google et je tape "wei character" ; je trouve des dizaines d'images du caractère, en traditionnel et en simplifié. En plus l'adresse des sites qui publient ces images est souvent utile à explorer ; on trouve parfois des ressources intéressantes.

Si je cherche les différentes traductions d'une maxime confucéenne, je la tape en pinyin sur google et je retrouve plein de références dessus. Certaines traductions américaines , sur des sites de maximes à deux sous, sont horriblement simplificatrices.

Enfin, si je recherche des commentaires sur la parabole du boucher de Zhuangzi, je lance google qui retourne des superbes résultats ;

voyez un peu cet article passionant :

http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=406

je n'ai pas encore cherché en tapant directement des caractères chinois (plutot que du pinyin) ; je ne sais pas si cela marche

en tous cas merci gooooooooooooooooooogle !

 

 

Posted by florent at 19:15:46 | Permanent Link | Comments (4) |

Méditation fin temporaire

ou la la la la

hier soir je suis allé à une conférence sur le bouddhisme ; par un dominicain qui terminait une thèse

passionnant mais tout à fait déroutant sur la pratique de la méditation.

en l'entendant parler de la journée d'un moine zen (avec un réveil à 3 heures du matin, puis des heures de méditation assise et des centaines de prosternations), je me suis dit que mes premières impressions relatées ci dessous étaient très , très très éloignées de ce que la vraie méditation est.

A commencer par l'objectif même : j'ai fait ces quelques minutes d'essais de méditation pour retrouver le calme dans une vie agitée, pour tester ma capacité de concentration à l'heure du zapping (quand je suis en forme je suis capable de lire des dizaines de mails à moins de 5 secondes par mail), mais ce n'était certainement pas pour trouver l'éveil !

il faut distinguer repos et méditation, je crois que ce n'est pas pareil. Donc je vais arreter de parler de méditation avant de sentir , avec un peu plus d'expérience personnelle, ce qu'est la méditation.

Ma conclusion en termes plus chinois : après une période yang ou je parle, je brille, je me tourne vers l'extérieur (mon blog en l'occurence), j'ai aujourd'hui besoin d'une période de yin, de retraite, d'obscurité sur ce sujet...

 

Posted by florent at 18:34:36 | Permanent Link | Comments (0) |

Tuesday 22 November 2005

Méditation suite

après l'exercice de concentration samedi (voir texte ci dessous), j'ai tenté aujourd'hui , avant d'aller au boulot, la présence éveillée.

 

Un peu de benjoin dans un brûle parfum, et me voilà parti pour laisser l'esprit vaste, ouvert, alerte, clair.

On sent immédiatement comme la respiration du ventre entre en jeu ; elle devient plus profonde, plus paisible.

On sent aussi, alors que les pensées montent comme des vaguelettes sur un étang, la main de la volonté qui tente  vainement de les prendre, de les mener à bout, d'y apposer le tampon de la maîtrise et de l'action. Le but de cette méditation est justement de laisser repartir les pensées comme elles sont venues ; de laisser les vaguelettes s'applanir et disparaitre  sur la surface de l'étang pour qu'il retrouve son lisse.

Plus facile à dire qu'à faire ! Cela nécessite du recul par rapport à son propre esprit ; on cherche à en observer l'activité sans agir. La méditation taoiste parle de ZuoWang "s'asseoir et oublier". Les pensées montent d'elles mêmes, laissons les repartir d'elles mêmes.

Une demi heure de méditation et me voilà en pleine forme. Alors que la concentration signifie la puissance de l'esprit, la capacité de le fixer sur quelquechose, la présence éveillée au contraire refuse l'action de la volonté et ouvre vers le non agir, vers la pure disponibilité aux choses.

La concentration était fatiguante ; la présence éveillée était exigeante mais les deux sont tout à fait appaisantes, même si l'on sent qu'il faut des années pour y parvenir.

 

Posted by florent at 11:09:46 | Permanent Link | Comments (0) |

Saturday 19 November 2005

Méditation

Matthieu Ricard rapporte dans un livre passionnant (Plaidoyer pour le bonheur) des expériences faites sur le cerveau avec un moine bouddhiste.

Il décrit une expérience lors de laquelle l’activité mentale est suivie par IRM au repos, et en méditation. Pour cela 6 types de méditation sont décrits : la concentration, la présence éveillée, la visualisation, la compassion, l’intrépidité et la dévotion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La concentration sur un objet d’attention unique exige l’abandon de dizaines d’autres pensées qui traversent l’esprit et entraînent la distraction. Ainsi, pour cette expérience, le moine a simplement choisi un point (un petit boulon sur l’appareil de l’IRM au dessus de lui), il a posé son regard dessus et l’y a maintenu, rattrapant son esprit chaque fois qu’il commencait à s’évader.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La présence éveillée est un état d’esprit parfaitement clair, ouvert, vaste et alerte, libre d’enchainements de pensée et dépourvu de toute activité mentale intentionnelle. L’esprit n’est concentré sur rien, mais reste parfaitement présent. Lorsque quelques pensées apparaissent, le méditant ne tente aucune intervention sur son esprit, il se contente de laisser ses pensées s’évanouir naturellement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La visualisation consiste ici à reconstituer par l’imagination la représentation extrêmement précise d’une Déité bouddhiste, jusque dans ses moindres détails. Le méditant commence par visualiser attentivement tous les détails du visage, du costume, de la posture, etc., en les passant en revue un par un. Enfin, il visualise la divinité toute entière et stabiliser cette visualisation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La méditation sur l’amour et la compassion consiste à porter son attention sur les souffrances des êtres animés, à penser qu’ils aspirent tous au bonheur et ne veulent pas souffrir, puis à se mettre dans une disposition d’esprit ou il n’existe que compassion et amour  pour tous les êtres, proches, étrangers, ou ennemis, humains et non humains. C’est une compassion inconditionnelle, sans calcul, sans exclusion. On engendre cet amour jusqu’à ce que l’esprit tout entier en soit imprégné.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’intrépidité, ou force intérieure, consiste à engendrer une profonde confiance que rien ne peut ébranler – résolue et ferme – un état où, quoi qu’il arrive,  on estime n’avoir rien à gagner ni à perdre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la méditation sur la dévotion, l’évocation des qualités du maître spirituel joue un rôle prépondérant. A mesure que le souvenir du maître spirituel devient de plus en plus présent, l’esprit se laisse envahir par une profonde appréciation et une grande gratitude à l’égard des qualités humaines et spirituelles qu’il incarne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelle impressionnante facilité à décrire la vie intérieure dans plusieurs de ses facettes !

Les mots sont simple et si puissants !

 

 

 

 

 

 

J’ai essayé le premier exercice ce matin, en fixant un très beau caractère chinois sur une couverture de livre dans ma bibliothèque.

(cai4,  le nom d’un dessinateur taiwanais)

 

 

 

 

 

 

Je me disais que ce serait bien de tenir cinq minutes sans me déconcentrer, sans que le regard et les pensées ne divaguent vers toutes sortes de vanités. Après des hauts et des bas dans la concentration, mais sans avoir quitté le caractère cai4 du regard, j’arrète ma méditation en pensant avoir tenu trois minutes ; je regarde ma montre et réalise que j’ai tenu huit minutes !

 

 

 

 

 

 

Je me sentais vraiment bien après cette méditation, capable de sereine disponibilité à l’autre (on en a besoin pour profiter d'un week end avec sa femme et ses 5 enfants … ), et détendu du flux de soucis professionnels de la semaine.

 

 

 

 

 

 

Voilà la nouvelle du jour, bien modeste, mais qui me donne vraiment envie de pratiquer la méditation, surtout les formes de concentration, de présence éveillée et de compassion.

Posted by florent at 13:19:33 | Permanent Link | Comments (0) |

Friday 11 November 2005

Liens de boulot

Allez , pour changer un peu voici deux liens très professionnels ; deux interviews (une en anglais et une en chinois) sur l'informatique ERP en Asie

ZDNet China : 扢印保留- PeopleSoft:JD.Edwards ...
... JD.Edwards另一家客户LVMH区域项目经理Florent Courau即指出,PeopleSoft
现在也开始梯持该公司的AS 400上的J.D.Edwards软件。 ...

CIO Asia - Issue - The Great Communicators - [ Traduire cette page ]
The passive role of The IT organisation charting its own course and taking
instructions from The business is over, observes Florent Courau, Regional is ...

conseillé pour bien dormir...

... et un lien beaucoup plus intéressant, celui d'un cousin qui a fait le tour du monde à vélo (il a été passionné par ses tours de pédale en asie, particulièrement au vietnam et en chine)

http://www.chez.com/objectifterre/archive8.htm

 

Posted by florent at 21:41:12 | Permanent Link | Comments (0) |

Thursday 10 November 2005

Bernard Ducourant : Sentences et proverbes de la sagesse chinoise 3/10

Le genre de recueils que je n'aime habituellement pas beaucoup :

Les citations sont isolées de leur contexte, et souvent déformées par la trame des chapitres dans lesquels elles sont rangées

 

En voici quand même quelques unes :

L'échec est le fondement de la réussite                  Lao Zi

Si la tranquilité de l'eau permet de refléter les choses, que ne vaut la tranquilité de l'esprit ?               Zhuang Zi

Ne vous affligez pas de n'être connu de personne, mais travaillez à vous rendre digne d'être connu              Confucius

Patience ! Avec le temps l'herbe devient du lait      (proverbe)

 

Posted by florent at 11:53:55 | Permanent Link | Comments (0) |

Yue Dai Yun - Anne Sauvagnargues : La nature 3/10

Un court essai co-signé par une chinoise et une francaise : chacun donne à son tour sa vision poétique et culturelle de la nature

Quelques belles images, sur la pierre notamment

j'ai apprécié la vision de Yue Dai Yun ; on y voit le profond respect chinois pour la nature (shanshui : montagne -eau), mais aussi la peur des éléments.

 

Posted by florent at 11:43:04 | Permanent Link | Comments (0) |

Sunday 06 November 2005

Arbre roi

Dans mon jardin, il y a un peuplier. je passe beaucoup de temps à le regarder.

Parfois, c'est un regard tout simple, je laisse mon esprit se balancer avec la même souplesse que la tête de ce peuplier ; j'essaie d'entendre le même bruissement en moi.

De temps en temps, c'est un regard angoissé : aïe, il faut que je l'étête ; je ne m'en suis toujours pas occupé ; il va falloir enlever au moins 10 mètres ; fais je le faire avec un baudrier et une tronconneuse ?

D'autres jours je repense à cette vision chinoise de l'arbre, une vision qui inspire un profond respect. En visitant Huang Shan (montagne sacrée au sud ouest de Shanghai), j'avais vraiment du mal à comprendre les groupes de chinois qui restaient en extase une bonne dizaine de minutes devant un arbre spécial.

L'arbre, par son élancement et son épanouissement dans les airs, accède d'une certaine manière au ciel yang. Mais il est aussi profondément enraciné dans la terre yin, d'où remonte la sève qui le nourrit. Comme tel c'est un symbole d'équilibre.

Le point emblématique de cet équilibre, c'est le tronc. C'est lui qui porte le haut et le bas ; c'est lui qui fait l'unité de l'arbre tout entier. Quelle force dans le tronc !

Cela me fait penser à un caractère également très équilibré, celui du roi (Wang)

Le trait horizontal du bas, c'est la terre. Celui du haut, c'est le ciel. Celui du milieu, c'est l'homme qui se trouve entre le ciel et la terre. Le trait vertical , c'est l'empereur ; celui qui fait le lien entre ciel, terre et hommes. 

Posted by florent at 18:43:47 | Permanent Link | Comments (1) |

Saturday 05 November 2005

Conspiration et manipulation

Dans un très bon article dans le monde 2 aujourd'hui, Pierre André Taguieff dénonce le retour du complot :  "ne croyez personne ; tout est manipulé"

Le terrorisme, le regain d'ésotérisme de type "Da Vinci Code", la rumeur Internet, et le recul des idéologies de progrès (religieuses ou communistes) redonnent aujourd'hui des couleurs à cette mythologie du complot, née en France après la révolution, dirigée d'abord contre les franc maçons et autres illuministes de Bavière puis contre les juifs.

Celui qui se croit menacé par un complot imagine que "rien n'arrive par accident; tout ce qui arrive est le produit de l'accomplissement d'un programme, donc résulte d'intentions ou de volontés humaines ; rien n'est tel qu'il parait être ; tout est lié, mais de facon occulte."

Un seul des présupposés ci dessus me semble acceptable: "rien n'est tel qu'il parait être".  D'accord.

Mais pour le reste, je suis sidéré par cette capacité de projection d'intentions malignes dans les événements. Cette vision désespérée qui insère le mal de l'homme partout, qui nie la possibilité d'évolutions naturelles et recherche absolument, quitte à falsifier la vérité comme c'est montré dans l'article, à établir des liens entre les événements pour montrer les machinations à l'oeuvre, me paraît encore ici une belle spécificité occidentale née de notre besoin de contrôler les choses, de ne voir le monde que sous le prisme de l'intervention humaine que l'on croit toute puissante.

Kant refuse d'accepter un mensonge qui sauverait une vie humaine, car un mensonge est une atteinte à la crédibilité de la parole et donc à la justice. Comment peut-on arriver à ce point de négation de la réalité ?

Je ne nie aucunement l'existence des intentions malignes et les machinations, je souhaite juste ne pas en voir partout avant de voir les réalités.

Deux points me viennent en confrontant cette vision occidentale du complot à une vision chinoise.

D'abord la peur de ne pas détenir la vérité, née de l'illusion que ce soit possible, et ensuite la diabolisation de la manipulation et de ce qui est caché, non explicite.

La peur de se tromper

En tant qu'occidental, je crois que j'ai ma dignité, ma liberté de penser, mes idées. Je les exprime,  j'écoute celles des autres, et la confrontation des idées dans le débat fait parvenir la société à une vérité collective. Si les faits me donnent tort, c'est douloureux pour moi : je me suis trompé. Si une autre idée n'est pas compréhensible pour moi, c'est également douloureux ; le dialogue n'est pas possible. En lisant les déclarations des casseurs de voiture à Clichy, j'avais vraiment l'impression que nous étions de deux planètes différentes. Cela me faisait mal, car j'avais l'impression que nous ne pourrions pas construire une société sur le dialogue.

Pour un chinois , je crois que le lien social précède le débat d'idées. Cette idée est connue, mais insistons :

"Ziyou dit : Du sujet au prince, trop de remontrances n'aboutissent qu'à la disgrâce; entre amis, trop de critiques ne provoquent que l'éloignement.

Entretiens, IV, 26

Donc si nos idées nous opposent , il n'y a pas de quoi s'entredéchirer, l'harmonie sociale prime. Peu importe qui a raison, regardons comment la situation évolue, plutôt que de rester en débat jusqu'à rompre le lien social.

Ce qui me manque en tant qu'occidental je crois, c'est une confiance de fond en l'évolution des choses ; la transformation du Tao est à l'oeuvre dans le monde ; elle n'est pas mauvaise et je n'ai pas à souffrir de ce qu'elle ne suive pas mes projections mentales.

La terreur de la manipulation

Plus forte encore que la peur de se tromper, la hantise de la manipulation me semble handicapper ma vision occidentale des choses.

Manipuler, c'est oeuvrer à l'insu de quelqu'un , préparer insidieusement les conditions de son succès, ne pas jouer les "règles du jeu" , faire un coup "dans le dos", manquer de courage pour une belle attaque frontale et honnête.

Pourquoi sataniser l'idée de manipulation ?

Un chinois regarde cette idée tout à fait simplement, là encore en partant d'une situation donnée (les faits plutôt que mon idée des faits), et voyant quels sont les éléments de la situation qui peuvent jouer en ma faveur.

Dans l'art de la guerre, Sun Zi ne se pose, me semble-t-il , aucune question morale quand il me dit que bien préparer la guerre, par l'analyse de la situation, par l'envoi d'espions sur le terrain, par des techniques visant à saper le moral de l'ennemi, permet de remporter la plus formidable des victoires : celle qui a lieu sans un seul coup d'épée car , au moment ou le combat commence, tous les facteurs sont en ma faveur et l'ennemi n'a plus qu'à abdiquer.

Toute situation recèle une "propension des choses" : la disposition des éléments dégage une énergie particulière ; en la comprenant et en oeuvrant suffisamment tôt, avant que cette énergie n'atteigne le stade de la manifestation, je tire avantage de cette situation.

"Le maitre dit : Dans les affaires du monde, l'homme de bien n'a pas une attitude rigide de refus ou d'acceptation. Le Juste est sa règle"

Entretiens de Confucius, IV, 10

A croire que chaque homme est dépositaire d'une part de vérité, on finit par vouloir se détruire, et par avoir peur de la vérité des autres.

Je préfère avoir peur de mal comprendre une situation, ou de la comprendre trop tard, que de faire des insomnies sur le complot mondialiste - sioniste - franc macon -.islamiste - terroriste.

Halte au débat ; je vous livre ici le texte de "Confucius et la cascade de Lu Liang" ; un de mes passages préférés du Zhuangzi. (chinois ancien écrit en caractères simplifiés)

Confucius contemplait en admirant la cataracte de Luliang dont la chute mesurait trente toises et dont l'écume s"étendait sur quarante stades. Dans cette écume, ni tortue géante, ni crododile, ni poisson, ni trionyx ne pouvaient s'ébattre. Confucius vit un homme qui nageait dans les remous. Le prenant pour un désesperé qui voulait se suicider, il donna l'ordre à ses disciples de suivre la berge et d'essayer de le sauver en le retirant de l'eau. Après avoir fait quelques centaines de pas dans les remous, l'homme sortit de l'eau par ses propres moyens. Les cheveux épars et tout en chantant il se promena au bas de la digue. Confucius l'ayant rejoint, lui dit : « j'ai failli vous prendre pour un esprit, mais je vois que vous êtes un homme. Permettez moi de vous demander : avez vous une méthode secrète pour pouvoir nager merveilleusement dans l'eau ? »

 

- Je n'ai pas de méthode secrète, repondit l'homme. J'ai débuté par accoutumance, puis cela est devenu comme une nature, puis comme mon destin. Je descends avec les tourbillons et remonte avec les remous. J'obéis au mouvement de l'eau, non a  ma propre volonté. C'est la raison pour laquelle j'arrive a nager merveilleusement dans l'eau.  

 

- Que voulez vous dire, demanda Confucius, par les phrases suivantes : Je n'ai pas de méthode secrète, J'ai débuté par accoutumance, je me suis perfectionné habituellement, cela m'est devenu aussi naturel que mon destin. » ?

 

- Je suis né dans les collines, répondit il , et j'ai vécu a l'aise, c'est l'accoutumance ; j'ai grandi dans l'eau et je m'y trouve a l'aise, c'est la nature ; je nage ainsi sans savoir comment, c'est le destin.

 

 

Posted by florent at 19:50:08 | Permanent Link | Comments (5) |